Démarche

Le renoncement à la parole

Cela fait longtemps que la foule des prétendants au trône d’Ithaque est
aux pieds de Pénélope. La masse lui exhorte à choisir un remplaçant à Ulysse.
Pénélope, son épouse, ne fait pas de choix, bien que cela fait déjà des années qu’Ithaque périt de l’usure exercée par les prétendants. Elle fait face à la foule et choisit le tissage. Elle prépare le linceul de Laërte, qu’on ne laisse pas un héros nu dans sa mort (1). Elle choisira un prétendant plus tard, lorsque ce tissage sera achevé. La création est une excuse pour retarder une décision qui précipiterait son destin et celui de son île.
Est-ce une ruse ou un mensonge?
Il faut dire, tout d’abord, les liens étroits qui se nouent entre le mot texte
et le mot textile. Il y a des sources universelles. Il y a l’étymologie latine commune (textus : construire), les textes du talmud que l’on va considérer (dans l’ étymologie biblique), comme écrit sur un métier à tisser (2). Le tissu est un moyen d’écrire une histoire sans paroles, à l’image des To Omata polynésiens(3), dont les noeuds servent à rappeler aux prêtres les faits marquants d’une biographie.
Mais au-delà des origines multiples de l’objet et des mots, c’est pour Pénélope un moyen de se mettre au silence créateur. La femme d’Ulysse s’ouvre une voie de parler sans paroles.
Ce tissage est un renoncement à la voix. Un moyen de la substituer, de
la remplacer de manière équivoque et équivalente. Tisser est une non-parole : une écriture. Ses gestes remplacent sa voix. Ses lèvres devenant mains, la voix fil, la trame alphabet et le métier syntaxe. L’écriture de fil jaillit de ses mains.
Elle n’a rien à voir avec ce que les prétendants veulent entendre. Mais cela n’a pas d’importance, elle vient de changer de langue : elle écrit par les fils. De ses lèvres aucun son ne sort, pas une syllabe ni un bégaiement. Un discours insaisissable se crée dans la syntaxe du métier. Celui de ses doigts qui font passer la navette d’un bout à l’autre. Cette langue, les prétendants
ne peuvent la comprendre. Ils y sont sourds et restent muets. Ils sont dans l’inconnaissance de l’écriture que représente le tissage. Ils respectent le choix de Pénélope, car telle est l’ordre de la société dans l’Odyssée. Le tissage exclut les hommes, et place Pénélope dans une position sacrée, semblable à une jeune vierge attendant la première nuit de ses noces. Une place qui fait consensus, car « … le silence est l’ornement des femmes » (4). D’une Cassandre à la voix maudite, à la déesse latine Tacita, les femmes dans cette antiquité sont liées à la violence du silence. Télémaque place d’ailleurs un interdit. La parole est une affaire d’homme, dit-il à sa mère. On peut en déduire que la création muette est une affaire de femme. Dans cette
séparation, ils se retrouvent alors étrangers les uns aux autres. À la manière de la tour de Babel, l’entente n’est plus. Le stratagème écarte la possible communication entre les êtres. Dans ce palais tous baignent dans l’ignorance, car les femmes ne peuvent toucher à la parole et les
hommes au métier. Ce tissage instaure un statu quo, un schisme du temps. Il crée une bulle, un voile hermétique entre elle et les prétendants : incommuniquants. Le silence des fils parle à ceux qui ne peuvent entendre.
Ce silence est la première création de Pénélope, le premier vide construit.
L’acte créateur naît d’une double séparation irréconciliable. La première
est la séparation avec Ulysse -subit-, l’autre est la nécessaire séparation avec
les prétendants. Le tissage va permettre un raccommodement avec Ulysse tout en affirmant le rejet des prétendants. Pénélope en refusant le langage des prétendants crée un des postulats de son oeuvre : l’ignorance de quelques hommes vis-à-vis d’une création féminine. Ce domaine immaculé, ce blanc silence rend impossible toute action dans le réel des prétendants, mais dans le même mouvement ouvre l’espace de création. (5). Il rend possible l’action imaginale d’où va découler la création.
Pourtant elle sait que chaque roulement de la ligne de chaine la rapproche
d’une véritable prise de parole. Ce geste de remplacement a une fin dès
l’aboutissement du linceul. L’achèvement de l’ouvrage, quelque part, la condamnerait à parler. Dans le paradigme instauré, elle se condamne aussi à travailler contre son désir. Par cette conscience du paradoxe que poserait le linceul réalisé, elle défait la nuit ce qu’elle a fait le jour. Chaque matin voit l’éveil d’une nouvelle création et non sa fin. Elle rentre dans un travail permanent, éveillant à chaque fil de trame un nouveau pas dans la création, une nouvelle écriture. Pénélope et son ouvrage sont dans la boucle du faire éphémère, pour ne pas être dans le dire définitif. Le travail s’enroule sur lui-même. Pour elle, choisir un prétendant, la fin non désirée est une tragédie. Si l’oeuvre, condition du retour d’Ulysse, n’est plus en gestation, si elle ne travaille plus en nous, si elle n’est plus active et pratiquée elle n’a plus de raison d’exister. Une oeuvre finie est un objet immuable qu’on n’oserait changer. La fin d’une oeuvre a, pour le créateur, cet aspect inerte, cet aspect de “J’ai fini cela. Je peux passer à autre chose. Je dois faire autre chose.” Elle sortirait du temps créateur de l’oeuvre. La fin de l’oeuvre doit coïncider avec le retour de l’époux. Son achèvement salirait le stratagème d’une attente. Des mains muettes de Pénélope se détacherait le linceul complété. Il restera la voix, les syllabes désignant un prétendant.
C’est l’histoire d’une création en cours enchaînée au retour d’Ulysse.

Alors, faire et défaire, créer et décréer apparaissent dans le même mouvement, la même journée. Elle crée sur une de tangente qui tend vers un point limite sans jamais l’atteindre. Cette respiration entre la création et la déconstruction maintient la part manquante de son époux. Créer c’est mettre à jour l’ambivalence d’un désir qui cherche à tâtons une incarnation. Elle interdit l’achèvement, le plein. Ce mouvement se corrèle à l’impulsion primitive qu’il restera toujours à faire, il restera toujours à créer. La création est pour elle une nécessité qu’elle doit laisser inassouvie. Le tissage est un fleuve qui remonte sans cesse à la source. Il n’a de cesse de bégayer le désir de l’épouse. On s’aperçoit alors que l’origine est une absence, un vide. “Il y a en nous, très au fond, la conscience d’une présence autre, d’un autre que nous même, accueilli et manquant, dont nous avons la garde” (6) dit Valère Novarina pour définir ce que l’on « communique
» au monde.
L’ouvrage se construit sur l’époux absent, sur un deuil impossible dont
Pénélope sauvegarde précieusement la mémoire. Elle ordonne ses jours à partir d’un abandon, dans lequel elle prolonge son désir. Elle construit dans ce mouvement de vie une création perpétuelle qui permettrait, un jour, à ce désir d’advenir.
Toute l’étendue de son pouvoir est là, l’espace de création est sacralisé,
sa capacité d’action est dans les fils, les cadres, les pédales, les fils de trame et fils de chaîne qui font là du geste une parole propre à “A enrouler sa ruse en pelote.“ (7)
De ce silence de femme, dont Michelle Perrot note qu’“Au théâtre de
la mémoire les femmes sont ombres légères ». (8) Je perçois à travers les fils du métier, dans le peu, le très peu qu’en dit Homère dans l’Odyssée, un véritable engagement de Pénélope dans la création.


(1) Homère, L’Odyssée, trad P. Jacottet, éditions la découverte, 2004, p23
(2) Delphine Horvilleur, En tenue d’Eve, Points, 2013, pp 40-41
(3) Hinanui Cauchois, 2013, Tressage, objets, matières et gestes d’hier et d’aujourd’hui. Editions au Vent
des îles
(4) Ajax, Sophocle, OEuvres, tII, Electre, trad A. Dain, Paris, 1958, p 50
(5) José Angel Valente, Material Memoria,éditionsUnes, 1986, p 65
(6) Valère Novarina, Théâtre du verbe, éditions José Corti, 2001, p134-135
(7) Pietro pucci,Entre mythe et poésie : le tissage du chant de Pénélope, revue de l’Histoire des religions,
2000, p 284
(8) Michèle Perrot, Les femmes ou le silence de l’histoire, Champs histoire, 2001, p 11