Démarche

Recherche de l’artiste en Pénélope –

L’expérience de l’imaginaire

Je tisse des textes, des nouvelles, des romans et des poèmes. De J. Joyce à M. Proust en passant par A. Rimbaud, W. Faulkner, F. Kafka. Je travaille, entrelace l’imaginaire avec le réel. La fiction m’est une matière première dont sont prises les pages, les lignes de textes pour créer manuellement un tissu de mot. Je fais un travail de Pénélope. Je déstructure pour une strcuture nouvelle.

Pénélope m’est un “je”. Son mythe offre un vaste champ de réflexion sur le travail perpétuel initié. Que signifie pour elle, femme délaissée aux prétendants avides, ce geste créateur qui perpétue le temps ? Quelle est la portée de ce fil qu’elle mène au bout du jour ? Comment créer ce tissu qui a pour double objectif ambivalent et contradictoire son existence et son inachèvement ? Pénélope pose beaucoup de questions, mais reste muette. À croire sa création comme une énigme.

L’histoire de Pénélope est celle du lien imagination/réel. C’est un intangible qui se corrèle avec le sentiment esthétique d’infini. On conjugue souvent l’art comme une fenêtre ouverte sur le monde. Qu’en est-il si elle appelle sur l’infini atemporel ?

L’alphabet latin est composé de 26 lettres. Certaines lettres sont des mots à eux seuls. Une combinaison de 2 lettres suffit à faire un mot. Les lettres sont aussi innombrables que les choses et n’ont pas de limites dans leurs constructions. Multipliez ce mot par les objets qui ont besoin d’un nom, multipliez ces objets avec les langues et les alphabets existants. Nous pouvons, par extension, voir l’infini à partir d’une lettre, l’océan d’imaginaire issu d’une bibliothèque. Les lettres, les livres ont des présences. Le signe est une fondation où l’écrivain construit un monde ressenti dans l’intime sans matière. Il est le caché. Il est un lieu en nous. Nous n’avons pas construit la cathédrale, pourtant c’est le regard qui éprouve la cathédrale. Un imaginaire existe par celui qui lit. Lire c’est “c’est jouer l’homme ivre, titubant, qui, de fil en aiguille, prend sa bougie pour lui-même, la souffle, et criant de peur, à la fin, se prend pour la nuit” (1).

Le signe pour revêtir tous les imaginaires conserve une neutralité. La pierre ne pense pas pourtant nous pouvons penser la pierre. Comme Derrida « Un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu » (2). Par là… Un signe seul n’est rien. Les associations fendillent l’espace mental pour former une image imaginaire. Le signe est le réceptacle de l’immatériel, c’est une iconographie de papier d’un rapport pensée/support. Le mot pierre ne fait pas la pierre, mais ose une image. Il possède un effet de réel par sa plénitude référentielle (3). Lorsque j’ai commencé à tisser des textes, j’avais déjà cette tentation de l’infini caché. La tentation du travail d’un Sisyphe ou d’une Pénélope. Les problématiques de la tisserande sont miennes. L’étude proposée cherche les enjeux d’un tissage sans fin.

Le renoncement à la parole
Cela fait longtemps que la foule des prétendants au trône d’Ithaque est aux pieds de Pénélope. La masse lui exhorte à choisir un remplaçant à Ulysse. Pénélope ne fait pas de choix, bien que cela fait déjà des années qu’Ithaque périt de l’usure des prétendants. Elle fait face à la foule et choisit le tissage. Elle prépare le linceul de Laërte, qu’on ne laisse pas un héros nu dans sa mort. Elle choisira un prétendant plus tard, lorsque ce tissage sera achevé. La création est une excuse pour retarder son destin.

Il faut dire que tisser c’est écrire. Il y a des sources universelles. L’étymologie latine commune (textus : construire), les textes du Talmud, la tribu Dogon, Les To Omata de Polynésie lient la parole au métier à tisser. Le tissu est un moyen d’écrire une histoire sans paroles. Rappeler cette culture texte/textile donne à Pénélope un moyen de parler sans paroles, au sein d’un geste créateur.

Ce tissage est un renoncement à la voix. Un moyen de la substituer de manière équivoque et équivalente. Tisser est une non-parole : une écriture. Ses gestes remplacent sa voix. Ses lèvres sont mains, la voix fil, la trame alphabet et le métier syntaxe. Une fable se crée dans la syntaxe du métier. La navette articule un nouveau langage. Les prétendants sont dans l’inconnaissance de l’écriture que représente le tissage. Ils respectent le choix de Pénélope, car telle est l’ordre de la société dans l’Odyssée. « … le silence est l’ornement des femmes » (4). D’une Cassandre à la voix maudite, à la déesse latine Tacita, les femmes antiques sont liées à la violence du silence. Télémaque dit à sa mère « La parole est une affaire d’homme » (5). La création muette est une affaire de femme. Cette séparation instaure un statu quo, un schisme du temps.

Pénélope en refusant le langage des prétendants crée un domaine immaculé : l’espace de création. Il rend possible l’action imaginale d’où va découler la création.

Pourtant chaque roulement de la ligne de chaine la rapproche d’une véritable prise de parole. L’achèvement de l’ouvrage la condamnerait à parler. Dans le paradigme instauré, elle se condamne à travailler contre son désir.

Pour résoudre le paradoxe, elle défait la nuit ce qu’elle a fait le jour. Chaque matin est une nouvelle création et non sa fin. Elle rentre dans un travail sans fin. Pénélope et son ouvrage sont une boucle du faire éphémère, échappant au dire définitif. Le travail s’enroule sur lui-même. La gestation fait l’œuvre.

Elle crée sur une tangente qui ne doit pas atteindre sa limite. Cette respiration entre la création et la déconstruction maintient la part manquante de son époux. Tisser cherche une incarnation inassouvie. Le tissage est le fleuve qui remonte sans cesse à sa source. L’œuvre sans cesse bégaye le désir d’un retour. L’origine est une absence, un vide. “Il y a en nous, très au fond, la conscience d’une présence autre, d’un autre que nous même, accueilli et manquant, dont nous avons la garde”(6). L’ouvrage se construit sur un deuil impossible dont Pénélope garde la mémoire. Elle construit dans ce mouvement une création perpétuelle pour que la mémoire advienne.

“À enrouler sa ruse en pelote. “(7) je perçois à travers les fils du métier, dans le le très peu qu’en dit Homère dans l’Odyssée, un véritable engagement de Pénélope dans la création.

En attendant la fin de l’infini, Pénélope aura construit et déconstruit mille fois les péripéties de son œuvre. Le mythe rejoint l’intemporalité du récit. Pénélope répète et multiplie la matière du temps. Le tissage échappe à une condition inéluctable. L’intemporel du mythe glisse vers l’atemporel. L’œuvre est une œuvre, de l’œuvre, de l’œuvre, de l’œuvre…. C’est un abîme de la fable. Le tissu en lui-même importe peu, la répétition des gestes permet le travail véritable. Le temps est une œuvre.Tisser est la machine du secret. Elle écrit le secret, l’illisible lien, l’incommunicabilité du monde.

Aux frontons des temples anciens, je peux voir les écrits de civilisations lointaines sans pouvoir les lire. Ils sont les symboles d’une écriture, d’une mémoire dont nous avons l’oubli. “Dans le domaine du sentiment, nous sommes tous des analphabètes” (8) écrit Ingmar Bergmann. Je ne peux pas lire un livre en sanskrit ni le fronton des temples égyptiens, cette part d’un monde se refuse à moi. Pourtant je sais la lettre est une mémoire et nous raconte une histoire, quand bien même l’histoire de son oubli.

Pénélope efface ses traces, c’est l’infini sans bords. Le sentiment esthétique de l’œuvre réside dans sa forme d’exécution. La beauté est dans le stratagème, l’éternel recommencement, la performance d’un absolu lacunaire. La réduction et l’étendue du tissage, la moindre de ses mailles est l’écriture d’un amour, éprouvé chaque jour et chaque nuit. L’entrelacement des fils, la langue textile est une plastique, une écriture kinesthésique. Le tissage y est une mémoire éphémère. L’œuvre d’une latence. Gardienne muette de ce rêve d’un retour, elle continue l’amour. Il rend Ulysse présent dans son monde. Le fantôme se dérobe, l’absence se sublime dans le tissage, évanescent infini.

D’ulysse à Pénélope, de la fiction au réel, il ne s’agit que de donner un corps, faire corps.

Peut-être n’est-ce qu’un conte à dormir debout. Mais, même si l’infini devait avoir une fin, elle ne serait point cherchée (9). Elle viendrait d’elle-même, tout en ayant toujours été là. Du retour d’Ulysses, reviendraient les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles ont toujours été. La fin des péripéties, ni tourmentantes, ni tourmentées. (9)

Voilà quelques mots sur cette vocation de tissage de livres. Il y a certes la volonté d’un silence, de ne pas prendre part aux possibles du monde pour laisser l’imaginaire exister. Cela signifie qu’il me faut décréer, puis recréer. Je suis une Pénélope à l’envers. Chaque jour, je tente la parole sans jamais y parvenir. Chaque jour, je me demande ce qu’il reste à dire. Ma supercherie ici, réside dans le fait que jamais je ne pourrais faire parler les images, bien que j’ose croire qu’elles nous parlent.

Je ne me montre pas, je ne montre même pas le récit, je ne montre pas l’auteur, seulement les mots. Je crypte l’imaginaire pour lui donner un corps. Dans mes pièces, le récit disparaît pour apparaître sous une autre forme. J’offre des réincarnations de la langue, des ailleurs. Je suis ce passeur dans Siddhartha qui conduit le voyageur d’une rive à l’autre. Je ne suis qu’un passage. Je ne veux pas me montrer, seulement montrer

ce chemin vers l’imaginaire. J’ai la volonté d’être un véhicule. Il n’y a rien de personnel dans mes travaux : ce ne sont pas mes livres, ce ne sont pas mes mots, ce ne sont pas mes vies. Je suis un traducteur impossible, un moulin à prières, un métier à tisser.

Je ne recherche qu’une présence.

Pour clore, je reprends là une note laissée en suspens, mais qui me paraît nécessaire. Cela me fait l’effet d’un prétendant, qui, bloqué aux appartements de Pénélope, lui dit en toute consolation.

Il y a longtemps
que je voulais venir à tes larmes

ILANN VOGT – 2019

1 G. Battaille, L’expérience intérieure, Gallimard, 1943, 196p.
2 J. Derrida, L’écriture et la différence, Editions du seuil, collection Points, [1964] 2014, 450p.
3 R. Barthes, L’effet de réel, Communications, 11, 1968, p 89
4 Sophocle, Ajax furieux, Gallimard, 1967
5 Homère, L’Odyssée, trad P. Jacottet, editions la découverte, 2004, 434 p.

6 V. Novarina, Théâtre du verbe, éditions José Corti, 2001, 420 p.
7 Ibid 4
8 I Bergmann, Laterna magica, Paris, Éditions Gallimard, 1987, p.
9 A Rimbaud, OEuvres complètes, Illuminations, Veillés, Pléiades, [1886]1972, p.138-139