Ilann Vogt

Plasticien / Tisserand

Démarche

Longtemps, j’ai découpé, tissé, rassemblé, noué les écritures. J’ai façonné avec les ficelles de textes, dans les entrelacs d’un tas de papier, dans le bâillement toilé des signes alphabétiques, l’ouvrage d’une présence que je désire. Je voulais voir l’imaginaire. Je voulais voir le monde d’un texte surgir, le tissage être l’émanation illisible d’un texte. C’était la volonté de faire durer les livres comme on voudrait faire durer les êtres. Un texte est un corps vivant, nous vivons avec la tentation d’un dialogue vers lui, nous pouvons l’aimer, le détester, vouloir le rejoindre, comprendre ses noeuds, les ignorer, s’en séparer aussi longtemps que resteront les émotions de ce monde humain. J’ai rassemblé ça et là dans Arthur Rimbaud, William Faulkner, Anaïs Nin, Alexander Soljenitsyne, les facettes des fables pour en deviner la matière, cette présence muette d’une sensation. Dans les oeuvres s’amorcent les visions dégagées des « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », ou encore « Maman est morte ». Dans chaque pièce, chaque texte; sentir, voir, le corps vibrant d’une vie traversée par des êtres de lecture. Dans le soir pâle de l’atelier souvent, être là un faiseur de réincarnation, un marchand de sable muet, un tisserand sans paroles, un traducteur de silence. J’ai travaillé pendant dix ans entre les lignes de ces récits de Moby Dick, de Peintres d’éventails, de prophètes, et de Mariage du ciel et de l’enfer et d’Opéra fabuleux pour que puissent, dans l’opération du tissage — travestissement des travestissements —, éclore des images.

Cette opération abandonne le lisible, jette un voile. Ce sont des textes voilés par eux même, ils se cachent en même temps qu’il se découvre par la simple superposition nouée de leurs propres corps. Noeuds des paradoxes, leurs propres reniements les affirment, l’oeuvre existe par le renoncement qu’elle fait à son apparence primitive. C’est un hors texte construit de sa propre chair. Sa déconstruction, sa renaissance, m’amène patiemment à construire l’image, la peau, capables d’embrasser le temps du récit dans la fraction réduite du regard. Lire un livre comme on regarde une oeuvre, s’y perdre, se retrouver sont des gestes empiriques recherchés dans la portion congrue de l’art. « C’est jouer l’homme ivre, titubant, qui, de fil en aiguille, prend sa bougie pour lui même, la souffle, et criant de peur, à la fin, se prend pour la nuit ». Mes oeuvres se prennent pour le récit, le regard se surprend à lire Proust comme on vit un paysage. Je tisse des livres depuis dix ans. Les contraintes : un texte dans sa langue d’origine correspond à une pièce, les lamelles suivent les lignes de textes. Dans chaque oeuvre, le texte se réduit à sa sculpture. Dans la sécheresse du papier, les opérations lient, assemblent les fils, dont l’âme, sont des mots, ces gestes sont une composition, un chemin vers l’oeuvre. Que l’oeuvre parle sans qu’une parole ne soit dite. Le temps narratif se dévoile, s’expose, se fige dans le paysage des mots. La temporalité devient un jardin, la récolte immédiate d’une impalpable narration. Le fil reste d’une créativité folle, soumis à toutes les formes, capable d’emprunter toutes les métamorphoses du texte en textile..

C’est une allégorie industrieuse, signe d’un rapport au monde échappé de la société contemporaine : l’oeuvre est un monde en soi et ne regarde qu’elle-même. L’entrelacs par les actions de tissage crée une matière immédiate de temporalités distinctes, le temps de l’oeuvre, le temps du travail, le temps d’écriture, le temps de lecture, le temps fictionnel dans cette temporalité synthétique du regardeur. Ici tisser un poème est faire une oeuvre de l’oeuvre de l’oeuvre, ouvrage permanent se repliant sans fin sur lui même dans la surdité d’un cadre. La pièce naît du texte, les mots sont une matière, un pigment. Tout est fait à la main, car c’est peut-être dans sa patience médiatrice que quelque chose se lit, puis se voit.

Lire avec les mains.

Tisser comme écrire.

Dans l’abandon à sa forme le texte n’existe plus que dans son dehors. Un secret manifesté dans l’intime même du tissage. Dans l’inopération la chose n’est plus à savoir, elle est à voir. Il faut faire l’’inventaire, la généalogie ontologique du tissage. Des Dogons (parole tissée) aux racines langagières (texte/textile ; TALMUD/métier), en passant par les To Omata, les quipu, ou ma fille faisant dérouler l’histoire d’une perle sur son fil comme une moire enfantine, le tissage est dans son ancestralité pluriséculaire une immémorialité de l’humanité. Éphémère dans sa conservation, il n’a laissé que très peu de traces (les plus anciens l’évoquent en -36 000) à ce titre il est signe mesurant de l’Homme et des civilisations. Il est conscience de l’Homme, car c’est un artisanat ayant pour objet la création d’une matière réalisatrice un double de celui qui le crée. C’est une mécanique artisanale, une industrie révélant une appréhension (doublure) de soi. Par les paradoxes évoqués avant, le tissu dans ses tenants et ses aboutissants est un miroir de l’humanité. Elle sort l’humain de la sauvagerie première, elle empêche la réminiscence éternelle de la conscience d’être nu. Elle affirme le secret, l’intimité.

Tisser est un abandon. Tisser est un surgissement. C’est écrire en silence l’immanence de l’évènement dans la vivacité de l’oeil. D’abord, il faut tout briser, découper, puis il faut tout faire surgir et surgir encore et encore, fils après fils. C’est un état de permanence, d’alerte à la chose en train de faire ou de se défaire : son écriture, la machination sourde d’un geste. Peut-être n’ai-je rien à dire, éternellement enfoui entre les pages d’un livre inventé. Tisser est du temps échappé au temps, le palimpseste immédiat, l’effacement et la trace de ce qui a été effacée. C’est à la fois le passé (gestes écrits) le présent (gestes d’écrire) et dans le geste l’avenir (somme des gestes : la pièce). Les textes tissés contiennent déjà en eux même l’oeuvre, tout comme l’oeuvre contient le texte tissé. Le futur se dérobant dans les entrelacs, ils sont à même d’apparaître souvenir et oubli, parole et silence, matière et savoir d’une inconnaissance de ce que l’on regarde.

Le tissage montre et enfouie, il travaille la cécité de ce que l’on regarde, le “en dehors”. Il est la métaphore d’un mouvement cherchant — volonté noble et humaine — à se faire connaître par son évanouissement. Il n’est pas matière de mémoire, il la montre à l’oeuvre. Tisser des textes c’est travailler le signe, l’écriture. C’est la conscience et l’inconscient s’avouant dans cette forme d’entrelacs. Il est affaire de détail, il faut s’approcher, malignement, tout près, tout près, plonger dans le tissage, instaurer un rapport intime pour en connaître non pas la résolution de l’énigme, mais sa présence.

Ces années à traduire près de 300 textes en textile furent affaire de fictions, d’imaginations, de folle aventure romanesque, l’oubli même porté à mes deux yeux, mon travail témoignant de la disparition évanescente d’une imagination à continuer.

Ilann Vogt

Emprunts: Marcel Proust, Khalil Gibran, Arthur Rimbaud, George Bataille, Derrida…