Les pierres

Pour M. – 2024

 

Il y avait une pierre

elle,

a disparu

quelqu’un l’a enlevée

et là où il y avait la pierre

il ne reste que du vent

 

J’ai connu un jour,

Un homme qui chaque jour ramassait une
pierre

pour construire sa maison

son palais, dont il serait roi

chaque jour en postant des lettres
d’amour et des images d’Orient

il donnait au courrier

le poids de ses pierres

de sa maison

Toute sa maison est passée par ces
mains, ne laissant que le vide

et le courrier posté

je veux dire il a posté toute sa
maison

il l’a portée sur son vélo

avec les lettres d’amour et les images
d’Orient

il a fait avec les années son palais,

il a été roi

de sa maison

et dans sa maison de chaque pierre

il connaissait le chemin

il a vidé le chemin de ses pierres

Après il est mort et de lui ne restait
que sa maison

avec les pierres en lettres d’amour

et en images d’Orient

 

Nous visiterons peut-être un jour sa
maison oubliée

sa maison où il n’est plus

je me demande si c’est le vent qui
habite désormais sa maison.

 

Des fois je marche

je me demande sur les chemins

où il manque une pierre

quelles maisons ont été faites à
partir d’elles

où sont-elles parties

ses pierres qui

étaient sur le chemin, et qui vit
désormais

avec et dans toutes ces pierres qui
manquent au
chemin.

 

Je voudrais

prendre l’absence de la pierre

là où je pense que quelqu’un a dû
prendre une pierre

pour faire une maison sur le vide

 

Tenir le manque

ramasser l’air du ciel

en pensant aux mille maisons faites
pour eux

et avec ce rien

me faire une maison

et de manque en manque

construire moi aussi

dans le ciel fait de vent un palais

car c’est dehors que je suis

je suis où je suis

je me demande si je suis une pierre

ou le manque de la pierre

Mon être ne repose sur rien

car quelqu’un a enlevé la pierre

ma pierre

peut-être était-ce moi-même

Mais à chaque endroit où il manque
une pierre

il y a le possible d’une maison

avec ma pensée
dans le chemin

là où il n’y a et où je ne suis rien

je me demande aussi si je peux défaire
le palais du facteur

pour que chaque pierre qui fut portée
avec des lettres d’amour

et des images d’Orient

retrouve leur monde

l’origine

 

Je parle trop,

là où le monde suffit

et là où le monde suffit, il n’y a pas
besoin de maison

puisque nous vivons dans le ciel

mais je me trompe peut-être

je ne suis pas roi

je n’aime pas les palais de pierre

avec le vent

je me demande si on peut construire

qu’avec lui on peut

qu’il n’y a pas besoin de poster des
lettres d’amour et des images d’Orient

peut-être la pensée seule existe comme
maison

que je voudrais te la donner comme une
pierre

 

Mais je pense trop

sans réfléchir, je veux dire c’est une
pensée

Et dans cette pensée je me rends
compte

que j’étais cet homme

qui enlevait les pierres de leurs
chemins

que toute ma vie j’ai construit des
palais et des maisons en lettres d’amour

que ce que je faisais

je le faisais pour les autres

pour que chacun puisse avoir une
maison

en lettres d’amour et images d’Orient

 

J’ai donné une maison à Rimbaud, que
d’autres habitent

Je l’ai fait simplement aussi avec des
millions de morts

 

J’ai toute ma vie fait des maisons

et enlevé beaucoup de pierres des
chemins

mais jamais je n’ai vécu dans ces
maisons

j’étais trop dehors

occupé à ramasser des pierres

À faire des maisons pour ceux que je
ne connaissais pas

la dernière pierre que j’avais était
blanche

et je me rends compte que je te l’ai
donnée

sans réfléchir

parce que c’est ce que je fais

construire des maisons pour les autres

en postant des lettres d’amour et des
images d’Orient

c’était la dernière

et je te l’ai donnée

pour que tu te fasses ta maison à toi

je n’ai pas pensé à moi

il me reste l’absence de la pierre

 

car je les ai toutes prises

et la dernière

était pour toi

 

je n’ai pas de maison

(j’étais trop occupé à en
construire)

J’ai été trop longtemps dehors

tu le sais à ramasser des pierres

À force d’en construire

je ne sais pas ce que c’est

que d’y vivre

 

J’ai une image

en dernier je me rends compte –
encore

comme si je rêvais

que tu es chaque absence

de là où j’ai pris une pierre

et que derrière chaque pierre que j’ai
prise

tu étais là

dans des milliers d’endroits

que c’était avec cela plus tôt dans le
poème que je voulais

faire une maison

 

Alors que je t’ai donné une pierre

parce que je n’ai pas réfléchi

Je ne veux pas que tu me la rendes

Je veux que tu aies ta maison

et je ne sais pas ce qu’il me reste

mais ce qu’il me reste

je voudrais aussi te le donner

Parce que c’est ce que je fais

 

Ce n’est que moi, avec ma bêtise

car à force de construire des maisons,
à garder pour moi, à donner pour les autres

les lettres d’amour les images
d’Orient,

les mille tissages de poème

les millions de morts

 

je ne sais si on perd quand on donne

quand on offre mille maisons

à mille morts

et dans tout ça

je me sens bête

car je me rends compte que

jamais je ne pense

que tu puisses toi aussi

ramasser une pierre

et

me la donner

 

Comme si j’attendais

que tu me dises

qu’il me reste une pierre pour moi

 

Celle, tu le sais

que je ne vois pas

qui était dans ma poche

Avec une image d’Orient.